Le camp d'Ali Cherf 1960-1961

Lettre de Jean-Marie Mire au vieux "fellouze"

Cette lettre est parue en "Tribune libre" dans la revue « Gardarem lo Larzac » le 25 janvier 2002, puis dans le courrier d’ « Attac 57 », journal publié sur la Moselle par les militants d’ATTAC, en mars-avril 2002.

Le 25/1/2002

 

Bonjour, vieux « Fellouze »

 

Nous t’appelions ainsi. Ton nom était Bekkouche. Je ne sais plus ton prénom. Tu avais passé la cinquantaine. C’était en 1961, en petite Kabylie, près de Collo, dans la wilaya de Philippeville (aujourd’hui Skikda) en moyenne montagne, dans un « resserrement » appelé « Ali Cherf » (ou Charf).

Tu te rappelles ce resserrement : il s’agissait d’une colline dénudée (un piton, comme nous disions), au sommet de laquelle une section d’appelés de l’infanterie de marine avait son campement sous des tentes, à l’exception de deux petits bâtiments réservés aux gradés et aux transmissions.

Sur les flancs de ce piton, des constructions en torchis recouvertes de chaume où vivaient des femmes, des enfants et des hommes âgés, Kabyles du bled pris dans la campagne environnante et déplacés dans ce lieu par l’armée française. Autour du piton, des rangées de barbelés « empêchaient » les allées et venues avec l’extérieur.

Ces personnes étaient apparentées soit à la douzaine de harkis qui faisaient partie de la section du poste, soit aux maquisards, soit aux deux, quelquefois. Tu disais toi-même que plusieurs de tes fils étaient dans le maquis, d’où ton surnom.

Bekkouche, le vieux "fellouze". JMM-07-Ali Cherf-Bekkouche
Bekkouche, le vieux "fellouze". JMM-07-Ali Cherf-Bekkouche

Nos conditions de vie n’étaient pas faciles : ennemi à l’affût et invisible, nourriture misérable faite de rations et de rares parachutages de produits « frais », eau polluée en petite quantité, insectes et parasites divers, chauffage de fortune en hiver…

Mais les vôtres n'étaient pas plus réjouissantes, et en plus vous deviez nous subir comme vos « maîtres ». Vous étiez un peu nos prisonniers, mais nous-mêmes étions aussi prisonniers quelque part de la hiérarchie militaire, des partisans qui tenaient les djebels, de la peur sournoise qui nous habitait : derrière chaque arbre, chaque buisson, chaque rocher, on pouvait craindre un fusil, un pistolet-mitrailleur….

Vous receviez de l’administration française des graines et des farines une fois par mois, livrées par des camions de l’armée escortés d’engins blindés.

Combien de fois ai-je vu des enfants ramasser nos épluchures pour les utiliser. Certains de ces enfants s’employaient comme « boys » auprès de nous contre un peu de nourriture et quelques pièces ; ils nous vendaient des sacs de racines de ceps de vigne avec lesquelles nous nous chauffions, et des grives, prises au collet, en août-septembre.

Je ne crois pas mentir en disant que les relations avec vous étaient correctes. J’ai le sentiment que nous étions logés presque à la même enseigne, embarqués sur le même bateau. Je ne me rappelle pas de mauvais gestes, de méchantes paroles de notre part. Est-ce que ma mémoire me fait défaut ? Sincèrement, je ne le crois pas.

Quand nous avons quitté le resserrement au bout de dix mois, vous laissant à je ne sais quel sort, vous étiez tous là autour du convoi ; te souviens-tu de la tristesse des uns et des autres, voire des larmes ?

Les habitants d'Ali Cherf à notre départ du poste. JMM-Ali Cherf-13
Les habitants d'Ali Cherf à notre départ du poste. JMM-Ali Cherf-13

Et pourtant… et pourtant… dans un des deux petits bâtiments, un adjudant-chef aidé d’un appelé de première classe a pratiqué la torture sur des personnes arrêtées en dehors du resserrement.[1]

J’entends encore (mais pourrais-je les oublier ?) ces cris de suppliciés, surtout ceux des femmes, très aigus et saccadés… Phonétiquement, c’était « LACHOUMI… LACHOUMI… » répété pendant des dizaines de minutes.

Je n’ai jamais « prêté la main » à ces violences, mais je ne suis pas non plus intervenu pour essayer de les faire cesser. Etais-je assez conscient de ces abominations ? A ma seule décharge, le bourrage de crâne des instructeurs, pendant des mois, pour nous convaincre des résultats positifs que nous pouvions attendre de ces « interrogatoires »….

Aujourd’hui encore, j’ai honte de ne pas avoir réagi.

 

Et pourtant, je vais te dire pourquoi je t’écris aujourd’hui, pourquoi je te remercie du fond du cœur : si je suis encore en vie, à l’heure où je te parle, c’est peut-être grâce à toi, le « Bougnoul », le « Raton », comme disent ceux qui ne savent pas, « qui ont la haine », par bêtise, par colportage, par ignorance du Maghrébin et du Kabyle en particulier, qui ont la peur irréfléchie de l’étranger, de l’autre, de leur ombre, peut-être…

Tous les jours un groupe de soldats sortait du resserrement pour aller chercher du bois et de l’eau que nous ramenions à dos de « brèles », comme nous appelions les mulets.

Tous les jours, nous partions, escaladant les petits djebels environnants, faisant les « choufs », les guetteurs, ou assurant la protection des convois militaires.

[1] Cet adjudant-chef a été au poste du 9 mai au 27 juin 1961.

Après une sortie, tu nous as décrit notre itinéraire. Tu nous as appris qu’un de tes fils, avec son groupe de maquisards, postés sur une hauteur, nous avaient laissés passer sur une piste en contre-bas. Ils étaient armés d’une AA 52, une mitrailleuse légère ultra-moderne, à l’époque, prise sur un véhicule blindé français. Nous avions seulement des Lebel, des MAS 36, et des Thomson, armes d’avant la guerre 39-45.

Et là, tu nous as fait comprendre que nos relations avec les habitants du resserrement avaient évité une mort certaine pour la plupart d’entre nous. Je vois encore tes yeux malicieux nous racontant la scène.

Tu as sans doute persuadé ces « terroristes » que les Français n’étaient pas tous des salauds, des assassins, des violeurs…

Si tu n’étais pas intervenu, et sans doute d’autres habitants d’Ali Cherf, auprès des partisans, serais-je aujourd’hui à t’écrire ?

Encore ceci : te souviens-tu de Nettour, jeune harki, marié avec une belle jeune Kabyle, et père de deux enfants, plein de vie, toujours de bonne humeur, mort dans un exercice par la faute d’un capitaine de l’armée française ; ce jour de fin 1961, j’ai pleuré quand j’ai su sa mort. C’était un camarade.

Je suis profondément ému de te parler de tout cela. C’est un passé de plus de quarante ans vieux de quelques jours, comme s’il n’y avait plus de temps. J’ai aussi « la rage » de savoir comme nous vous avons maltraités, avilis, massacrés, abaissés, réduits pendant 130 ans. Je ne peux m’empêcher de jouer les savants à propos de Jules Ferry, Vosgien comme moi, ministre de l’école, qui disait que c’était le droit et le devoir des races (prétendues) « supérieures » de civiliser les races (supposées) « inférieures ».

A quand notre repentance ?

Merci encore vieux « fellouze », vieux sage, pour ton humilité toute simple.

Je ne pense pas que tu sois encore de ce monde, mais là où tu es, tu entendras sans doute ces mots.

Bien fraternellement.

Jean-Marie Mire.