Implantation et distribution des gourbis

C'est le commandant Serpaggi qui m'a épaulé pour tout ce qui concerne Aïn Zida.

 

Nous sommes allés ensemble à Aïn Zida. Je lui ai demandé où implanter le regroupement. Il m'a désigné vaguement un espace, sans préciser de limites. C'était sur la rive droite de l'oued Syen, à trois ou quatre cents mètres à peine d'Aïn Zida, à hauteur de Bou Sebhâne, sur les dernières pentes au fond de l'amphithéâtre de Collo.

 

J’ai pris des cordeaux, et j’ai commencé à planter des piquets. Cela entre midi et deux ou trois heures de l’après-midi, en plein soleil, ou à la fin de la journée. Je mangeais à la sauvette, et je courais à Aïn Zida. Plusieurs fois, j’y suis allé seul, un revolver au ceinturon pour toute défense. On était à un kilomètre du dernier poste de garde. Je m’étais demandé ce que je ferais, si on m’attaquait, et j’avais laissé la décision à l’inspiration du moment. Ce n'était pas franchement suicidaire, mais je me sentais aux limites de l'absurde.

 

Pour un pays d'orangers, Algérie 1959-2012, p. 137-138

Ce n’est pas rien de s’improviser colonisateur. Il faut imaginer un Algérien qui considère votre ouvrage, sans un mot, comme je l’ai vu souvent par la suite, debout, appuyé sur une jambe, l’autre de côté, les bras passés sous sa gandourah resserrée dans son dos, silencieux et pensif sous son turban.

 [...]

Une fois mon plan dessiné sur le terrain, j’ai annoncé la distribution des emplacements. Par le bouche à oreille, simplement. Je m’adressais aux hommes que je rencontrais sur le chemin qui longeait l’oued Syen, et je fixais un rendez-vous. Ceux d’Aïn Zida sont venus. Peu nombreux à la vérité. J’ai eu beaucoup de mal à distribuer les parcelles. Persuadé qu’elles se valaient toutes, et que cet établissement était provisoire, je les aurais volontiers attribuées dans l’ordre, à mesure que se présentaient les candidats. Mais non : chacun avait sa préférence et raisonnait comme si l’installation devait durer. Personne ne voulait des places du bas. Pour le reste, on supputait, on combinait, on délibérait en silence, on s’expliquait en arabe, dont je ne savais pas cinquante mots, et sans souci de ménager ma patience. Puis, quand, après bien des palabres, les premiers ont eu fait leur choix, j’ai dû me rendre à l’évidence que les parentés intervenaient comme une complication supplémentaire. On demandait qui était là, et on cherchait ailleurs. On s’éloignait ou se rapprochait en vertu de règles qui m’échappaient complètement, et auxquelles je me soumettais, malgré mes réticences, trop heureux d’avoir trouvé des volontaires.

Encore faut-il préciser que ce que je consignais au fur et à mesure dans mes papiers n’avait pas toujours été conclu avec les intéressés. Il arrivait souvent que, pour s’assurer du voisinage, un chef de famille s’engage pour son frère, son cousin, son oncle, tel autre parent. Quant à retrouver tout ce monde, j’en étais bien incapable, si je l’avais voulu, sauf à passer par cet intermédiaire qu'il aurait d'abord fallu retrouver lui-même.

 

Pour un pays d'orangers, Algérie 1959-2012, p. 138-139

 

 

Etat du camp au mois d'août 1960. Au premier plan, la plateforme où sera construit le poste.
Etat du camp au mois d'août 1960. Au premier plan, la plateforme où sera construit le poste.

Dans quel sens implanter les gourbis...

 

...sur un terrain en pente ? De quel côté les portes ? Ce n’est pas rien de s’improviser colonisateur. Il faut imaginer un Algérien qui considère votre ouvrage, sans un mot, comme je l’ai vu souvent par la suite, debout, appuyé sur une jambe, l’autre de côté, les bras passés sous sa gandourah resserrée dans son dos, silencieux et pensif sous son turban. Trois mètres sur cinq, environ, m’avait dit le capitaine Schérer, et une cour de même surface. J’ai aligné mes gourbis le long de voies parallèles, façade et porte sur la voie, et cours entre les gourbis : une cour, un gourbi, et ainsi de suite. Pierre Bourdieu rapporte un mot typique du chef de la SAS de Kerkera : « Je suis lorrain, j’aime les lignes droites. Les gens, ici, sont brouillés avec la ligne droite ». Je l’avais entendu moi-même, et il y avait bien, dans mon projet spontané, un désir de « discipliner les hommes » à travers la mise en ordre de l’espace. « Tu es le spécialiste de l’écriture et de l’alignement des gourbis » m'a dit plus tard un homme d’Aïn Zida. Il a fallu beaucoup de temps et de résistances avant qu’il ne me devienne évident que ma façon de faire n’était ni naturelle ni adaptée.

 

Pour un pays d'orangers, Algérie 1959-2012, p. 138

 

 

Septembre 1960 : à droite, le quartier de Bousebahne. 1960
Septembre 1960 : à droite, le quartier de Bousebahne. 1960

Une implantation absurde

 

Je regardais le camp, tel qu'il était devenu. Je savais maintenant que la disposition de mes gourbis était absurde avec les portes donnant directement sur les allées. Quand j'y passais, je voyais tout le monde, y compris les femmes, même si elles se tenaient souvent à l’intérieur, près de la porte, pour avoir de la lumière. L’une soufflait sur la braise de son kanoun, l’autre perçait un roseau avec un fil de fer rougi, pour faire une flûte d’enfant, d’autres écrasaient les olives avec une lourde pierre. Il y avait des regards. Une sorte d’apprivoisement mutuel, et je devenais moins défiant. Mais quelle intimité, pour elles ? Je ne l’ai compris qu’après l’installation de Dar Amar sous la direction Tahar Djoudi.

 

Pour un pays d'orangers, Algérie 1959-2012, p. 211

 

Août 1960 : quartier de Dar Amar : les gourbis sont disposés en travers de la pente.
Août 1960 : quartier de Dar Amar : les gourbis sont disposés en travers de la pente.

L’installation de Dar Amar sous la direction Tahar Djoudi.

 

[Tahar Djoudi] avait négocié les implantations avec moi, pied à pied ; il avait fait tracer les allées en travers de la pente, et les cours en face des portes, et non au pignon des gourbis ; ceux qui en avaient les moyens avaient même pu construire deux gourbis aux portes en vis-à-vis, donnant sur la même cour. Cet agencement avait produit un changement considérable. Les habitants de Dar Amar avaient recréé, à Aïn Zida, si pauvrement que ce soit, une sorte d’intimité. Et il y avait eu entre eux une solidarité et une émulation que je ne voyais pas chez les autres. Par la suite, beaucoup voulaient s’installer de ce côté...


Pour un pays d'orangers, Algérie 1959-2012, p. 138-139

 

Octobre 1960 : construction d'un magasin et d'un café maure, au premier plan à gauche.
Octobre 1960 : construction d'un magasin et d'un café maure, au premier plan à gauche.
Fin octobre 1960 : vue d'ensemble du camp. Au premier plan à droite, derrière les oliviers, le quartier de Dar Amar.
Fin octobre 1960 : vue d'ensemble du camp. Au premier plan à droite, derrière les oliviers, le quartier de Dar Amar.